Présentation

France
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Le travail de Stefania Beretta, autant en couleur qu’en noir et blanc, se compose beaucoup de natures mortes et de paysages. Elle travaille sur des thèmes variés tel que les montagnes, les déchets, ou encore Paris et d’autres villes d’Europe dont elle a pu arpenter les rues.

Avec Stefania Beretta, comme dans une toile de Pollock, l’image naît du chaos des formes, du hasard de la rencontre du motif et de la maîtrise absolue du geste photographique. Un geste qui nie les effets pour se concentrer dans une stratégie documentaire qui envisage de témoigner brutalement. Dans un trop-plein de couleurs, les photographies se découvrent dans une sorte de désordre organique, d’éléments tout d’abord indistincts, qui, peu à peu, révèlent leur véritable nature : le rebut.
Des montagnes de déchets se dessinent dans la profusion, l’exubérance, l’excès. Les rejets industriels sont, ici, amassés, afin d’être recyclés. Ici, en Suisse, déjà trop petite pour ce qu’elle produit et ce qu’elle rejette : la part improductive. Les quantités sont réellement vertigineuses, des montagnes d’ordures s’y dressent et les altitudes sont à l’aune du progrès. La réalisation des biens nouveaux génère ces gigantesques quantités de déchets.
Stefania Beretta, artiste engagée dans son temps, témoigne, couvre le territoire, s’attache à décrire son temps, à en découdre. Je ne sais si ces images seront propres à le modifier, mais elles pèsent déjà sur notre conscience contemporaine. L’artiste serait atteint de cécité s’il n’entreprenait une quête inscrite dans son temps. Celui de Stefania Beretta, le nôtre, est celui du chien Aïbo de Sony et de son corollaire félin. Comment dès lors figurer cette société qui verse ainsi dans l’absurde de la consommation électronique ? Comme si la quête du bonheur, — un bonheur parfait s’entend —, passait aujourd’hui par le seul enrichissement sans fin de notre confort matériel. Même si aujourd’hui, l’animal de compagnie électronique n’est câlin qu’en position ON, comment ne pas avouer notre fascination pour toutes ces découvertes, toutes ces inventions ? Dans un élan néopositiviste, techniques et sciences fondent un miroir aux alouettes contemporain, mais le merveilleux a ses revers : il produit comme jamais des masses monstrueuses de déchets et ce, dans une production inflationniste irréversible. Stefania Beretta observe cette mutation.
Ce n’est pas l’émergence de biens matériels qui l’intéresse mais ce que le progrès engendre de plus trivial. S’attachant davantage aux effets collatéraux, elle délaisse les symboles de la modernité au profit d’une observation des poubelles de la contemporanéité. Les accumulations ordonnées, telles que nous les restitue Stefania Beretta, de grands formats en couleur captés dans une rigueur photographique documentaire, nous rappellent, par leur facture leur référence aux œuvres des nouveaux réalistes. Cette posture artistique, qu’elle revendique d’ailleurs, est à souligner : elle nous rappelle que le progrès est une notion relative puisque des années 60 à nos jours, la gestion de ce que la société génère de plus trivial n’a pas été résolue. De cette contradiction Stefania Beretta fait son miel. Certaines images composites sont la reprise photographique de ces accumulations, de même, ces paysages aboutés en de larges panoramas, nous disent que ces lieux d’enfouissement qu’elle observe sont colossaux et surtout débordants. Dans le même temps, la conscience écologiste qui la guide ne verse jamais dans le procès ou dans le désenchantement. Si la quête, ici, appelle à une forme de devoir de vigilance, nous ne trouvons nul pessimisme, nul cynisme dans la manière qu’a l’artiste de nous engager, à notre tour, dans cette réalité peu glorieuse de notre monde.

Dominique Gaessler.
Ce travail a fait l’objet d’un livre : “Trop”,
paru aux Éditions Transphotographic Press.