POUR GARDER NOS ÉMOTIONS INTACTES

Par Cyril Drouhet, Commissaire des expositions du Festival Photo La Gacilly

 

C’était il y a tout juste 200 ans

En ce matin d’été, dans un ciel sans nuage, les premières lueurs du soleil viennent illuminer les toits du petit village de Saint-Loup-de-Varennes, en Bourgogne, à quelques kilomètres de Chalon-sur-Saône. Au dernier étage de sa propriété du Gras, un homme, le dos courbé, ouvre sa fenêtre et pointe l’objectif d’une caméra, qu’il a confectionnée de bric et de broc, vers le paysage qui s’étend devant lui. Il sent que, cette fois-ci, la chance est avec lui. L’appareil ne doit plus bouger durant au moins huit heures. Nicéphore Niépce a 61 ans et il patiente, sûr du résultat, se remémorant de longues années de recherche. Il a plus l’allure d’un notable que d’un savant excentrique. Et pourtant. Cet homme a connu les grandes heures de la Révolution et de l’Empire. Il s’est nourri des idées du progrès, des besoins technologiques d’une industrie naissante. Il a dans le sang et dans l’esprit ce goût pour la science, une boulimie innée pour les inventions qui bouleverseront les sociétés futures. Avec son frère Claude, il a déjà trouvé un moyen d’extraire le sucre à partir de la betterave, il a cultivé une nouvelle fibre qui peut remplacer le coton, et il a mis au point, en 1807, le pyréolophore, un moteur avant-gardiste qui assure la propulsion d’un bateau en aspirant et recrachant l’eau.

Depuis longtemps, cet érudit connaît le principe de la camera obscura, décrit depuis l’Antiquité : si l’on perce un trou dans une boîte noire plongée dans l’obscurité, l’image renversée de la scène extérieure se reflète sur la paroi opposée. Nos boîtiers d’appareils photographiques fonctionnent toujours ainsi. Niépce a eu l’idée, simple au premier abord, de chercher à obtenir une image par l’action de la lumière et de la « fixer » sur un support, de la rendre visible de façon permanente. Dix années d’expérimentations et de recherches n’ont pas eu raison de sa persévérance. Et, ce jour-là, il a eu une idée de génie. Il a placé à l’intérieur de son appareil une plaque d’étain recouverte de bitume de Judée, une sorte de goudron naturel. Dans l’après-midi, il la retire avec précaution et fébrilité, la lave dans un bain d’essence de lavande diluée qui dissout les parties n’ayant pas reçu la lumière. Il l’observe et son visage s’irradie : tout est sombre, le résultat est difficile à déchiffrer, mais on distingue un pigeonnier à gauche, un arbre dans le prolongement d’un toit, une cour, et le ciel, très pâle, au loin. Nous sommes en 1826. Un monde nouveau vient de naître, qui va bouleverser nos habitudes, jusqu’alors marquées par la civilisation de l’écrit. Dans la campagne française, Nicéphore Niépce vient d’inventer la photographie.

 

La France, terreau de la photographie

Pour cette 23e édition du Festival Photo La Gacilly, nous nous devions de célébrer l’anniversaire d’un procédé qui a profondément imprégné nos modes de vie et nos consciences. Oui, la photographie est une aventure française, perfectionnée et commercialisée par Louis Daguerre, popularisée par Gustave Le Gray, puis immortalisée par ces magiciens de la pellicule que sont Eugène Atget, Brassaï, Henri Cartier-Bresson, Sabine Weiss, Marc Riboud, Françoise Huguier, la liste est si longue. Les grandes agences de photoreportage, Magnum, Gamma, Sipa, Rapho, sont nées à Paris. Et c’est sur la terre de France, où les galeries d’art sont légion, où les expositions de nos grands maîtres attirent les foules, où les maisons d’édition donnent leur chance aux nouveaux talents, que l’on compte les plus belles manifestations liées à l’image fixe. Après avoir mis ces dernières années à l’honneur les photographes britanniques, ceux du Japon, d’Italie, d’Afrique ou d’Amérique du Sud, il était temps de ne pas bouder notre plaisir en rendant hommage à tous ces héritiers de Nicéphore Niépce, celles et ceux qui, dans l’hexagone, portent haut les valeurs et l’émotion de cet art protéiforme. 

Il aura fallu du temps cependant pour que la photographie, en France, trouve une certaine forme de respectabilité et parvienne à acquérir ses lettres de noblesse. A ses débuts, des peintres comme Delacroix ou Degas condamnèrent ce moyen mécanique et dépourvu d’âme « ne produisant jamais de travaux qui puissent être comparés le moins du monde aux œuvres qui sont le fruit de l’intelligence et de la connaissance de l’art. » Le poète Charles Baudelaire se lança même dans une diatribe virulente contre les studios qui commençaient à fleurir sur les boulevards parisiens, écrivant : « La société immonde s’est précipitée comme un seul Narcisse pour contempler son image banale sur le métal. » Aucun doute, il aurait détesté les selfies.

Certes, nous vivons aujourd’hui une époque où l’image a littéralement envahi notre quotidien, avec tous les excès que les nouvelles technologies ou l’Intelligence artificielle peuvent occasionner. Tout individu pourvu d’un Smartphone s’est improvisé photographe et plus de 2 100 milliards de photographies ont ainsi été prises dans le monde en 2025. Environ 14 milliards de clichés sont partagés chaque jour sur les réseaux sociaux, dont 6,9 milliards via WhatsApp, 3,8 milliards via Snapchat et 1,3 milliard sur Instagram. Mais il existe un fossé profond entre ces instantanés que nous prenons au fil de nos pulsions et les œuvres que vous pouvez découvrir chaque année dans les venelles, dans les jardins, sur les murs de notre village du Morbihan. Car ces dernières sont le fruit d’une création, d’une réflexion, d’un regard artistique ou documentaire, d’une vision émotionnelle de notre monde. Ce qui fait la différence, les grands artistes sont les mieux placés pour en parler. « Vous pouvez regarder une image pendant une semaine et ne plus jamais y penser. Vous pouvez aussi regarder une image pendant une seconde et y penser toute votre vie », aimait répéter le peintre surréaliste Joan Miró. Une photo marquante ne s’oublie pas. « Toutes les photos sont précises. Aucune d’elles n’est la vérité », précisait le grand Richard Avedon. Une façon de dire qu’une image réfléchie est influencée par le point de vue unique du photographe, et qu’elle devient volontairement subjective. Enfin, rien de plus censé que ces propos de Karl Lagerfeld avouant : « Ce que j’aime dans la photographie, c’est qu’elle capture un moment qui est parti pour toujours, impossible à reproduire. » Une photo devient un pont entre hier et aujourd’hui. Quand elle traverse le temps, elle devient une œuvre d’art.

Il serait hasardeux, voire présomptueux, de résumer à La Gacilly 200 ans de photographie française en vingt expositions. Les vingt artistes que nous vous proposons de découvrir ou de revisiter sont le reflet du sillon que nous continuons de tracer depuis nos débuts : leurs écritures, humanistes et sensibles, nous font réfléchir et nous émerveillent sur un monde que nous souhaitons plus harmonieux en ces temps troublés. Ils nous invitent à réveiller nos sens endormis.

 

L’art du portrait

On estime que près de 100 millions de selfies sont pris chaque jour. Un chiffre vertigineux pour un égocentrisme décuplé. Pour les photographes dignes de ce nom, l’art du portrait nécessite une autre exigence qu’un simple clic réalisé à la va-vite. Trois expositions, trois époques mettent en lumière trois génies de cette spécialité. Aux prémices de la photographie, il y eut les Nadar. Jusqu’à la seconde moitié du XIXe siècle, les personnages les plus influents avaient pour habitude de faire appel à un peintre pour laisser une image d’eux à la postérité ? Avec Félix, Adrien et Paul Tournachon (dits Nadar), la photographie va révolutionner cette pratique. Dans leur studio parisien, la haute bourgeoisie et les grandes figures des arts et de la littérature viennent se faire « tirer » le portrait, certes dans un style encore très académique. Mais désormais, on peut mettre une réalité sur le visage de Victor Hugo, d’Auguste Rodin, de Sarah Bernhardt, ou d’Alexandre Dumas. La force de leurs regards, l’élégance de leurs postures, l’intensité de leur personnalité continuent de nous hypnotiser, faisant une victime, la peinture figurative. Cent ans plus tard, l’œil malicieux et bienveillant de Jean-Marie Périer se penche sur les vedettes de la chanson nées dans l’insouciance des années soixante. Des filles et des garçons de son âge qui font alors tourner les têtes : Johnny et Sylvie, Françoise Hardy et Jacques Dutronc, les Beatles et les Stones. Chaque cliché est pris au naturel ou résume une tranche de vie : le photographe prend des photos pour amuser ou pour saisir la légèreté grave de jeunes idoles qui avancent sans tourment dans la vie. Des fragments d’autobiographie, les carnets heureux d’un temps révolu. Enfin avec Pierre et Gilles, nous entrons dans un univers où la photographie et la peinture sont intrinsèquement liées. Ces deux artistes se sont rencontrés il y a tout juste cinquante ans, et leur signature ne forme qu’une seule entité. Leurs « tableaux », uniques et reconnaissables au premier coup d’œil, mettent en scène leurs proches, anonymes ou célèbres, dans des décors sophistiqués, entre rêves mythologiques et culture populaire. Grattez un peu le vernis de leurs œuvres, et vous reconnaîtrez Madonna, Naomi Campbell, Stromae ou Isabelle Huppert comme vous ne les avez
jamais vus.

 

La mémoire du monde

Les photographes captent dans leur boîtier toute la mémoire du monde, et certaines images ont cette singularité d’entrer dans l’Histoire. Autant de précieux témoignages visuels pour mieux comprendre l’évolution de nos sociétés. Willy Ronis restera dans le Panthéon des grands maîtres de la photographie car il a su capter les ferments de bonheur d’une époque, en dérobant des instants de vérité. On connaît tous ses clichés iconiques, les amoureux de la Bastille, le gamin et sa baguette de pain, la péniche aux enfants ; on connaît moins ces pépites heureuses qu’il a réalisées, trente années durant, en Kodachrome dans les rues de Paris.

Des images en couleur d’une étonnante proximité temporelle, qui révèlent une nouvelle facette de cet humaniste prolifique. Quant à l’immense Sebastião Salgado, indéfectible compagnon de route de notre Festival, il nous a tristement quitté il y a un an déjà, le 23 mai 2025. Sa profonde humanité a fait les belles heures de La Gacilly avec quatre expositions toujours plébiscitées par les visiteurs. Pour lui rendre hommage, son épouse Lélia nous propose une inédite rétrospective, avec certaines photos qu’il a lui-même commentées. Dans ses clichés d’exodes, dans sa colossale fresque sur l’homme au travail, dans ses lumières de l’Eden amazonien, on retrouve sa foi en l’humanité, son souci de la solidarité, son énergie créatrice. Autre géant : Raymond Depardon. Entre le reporter et l’artiste, entre l’homme de presse et l’invité des grands musées, jamais sans doute un photographe n’aura présenté un éventail visuel aussi large. De l’agence Dalmas à Magnum, ses prises de vue en noir et blanc sur le Liban, l’Afrique ou la paysannerie française ont fait sa notoriété. Pour mieux nous dérouter, il nous propose une plongée dans ses archives en couleurs, « des bonbons acidulés » comme il aime les définir : un travail plus personnel et énergisant réalisé au fil de ses soixante années de reportages. Récompensée par les prix les plus prestigieux, la photographe franco-américaine Jane Evelyn Atwood a un lien profond avec notre pays où elle réside depuis les années 1970. Elle a construit, avec délicatesse et dignité, une vision très personnelle de la France, s’attachant aux exclus, aux laissés pour compte, aux oubliés de notre civilisation. A-t-elle ressenti le besoin de s’éloigner des affres de l’humanité ? Quoiqu’il en soit, son dernier essai sur les chevaux, que nous vous dévoilerons, résonne comme un hymne à la liberté. Enfin, pour clore cette séquence, et parce que nous aimons faire découvrir des pépites, nul ne peut rester insensible face aux clins d’œil facétieux, ironiques et légers de Pierre Le Gall. Cet homme discret méritait que ses instants d’éternité, saisis au hasard de ses pérégrinations, soient plus largement diffusés. Car ils sont des éclats de vie espiègles qui nous font aimer l’existence.

 

À la gloire du vivant

Pour autant, notre Festival ne délaisse pas la cause environnementale. Bien au contraire. Depuis notre création, le monde du vivant reste au cœur de notre programmation. Certes, on sent bien tous les jours que la volonté de réguler le climat a été délaissée par nos dirigeants, au fur et à mesure que les temps modernes s’enfoncent dans la crise économique et les conflits qui bouleversent nos équilibres, alors même que les catastrophes naturelles se multiplient. N’oublions jamais que les guerres laissent derrière elles des villes en ruines et des peuples brisés, mais aussi des terres mortes, des rivières polluées, des champs stériles. Raison de plus pour magnifier et glorifier cette nature à qui nous devons tout. Les artistes que vous découvrirez à La Gacilly cet été refusent de baisser les bras. 

Vincent Munier reste le chantre d’une écologie positive et revient dans notre village breton avec son dernier opus, Le Chant des Forêts, dont le documentaire, sorti sur les écrans l’hiver dernier, a conquis le public. Cette ode aux bois vosgiens de son enfance et à la vie sauvage qui s’y cache résonne comme une invitation à la déconnexion. Sophie Hatier, quant à elle, trace une route poétique à travers un monde d’espaces sereins sortis de l’aube du Monde : l’artiste photographie de silencieux tableaux, à la limite de l’abstraction, faits de ciels, de falaises et de geysers… Claudine Doury, avec son écriture si sensible, si douce, nous emmène à la découverte de ces peuples du Nord qui, au moment du solstice d’été, célèbrent le retour de la vie et entrent en communion avec le feu, l’eau et le végétal.

Pour Éric Garault, il s’agit d’honorer celles et ceux qu’il nomme les Gardiens du Vivant : au Togo, en France, aux Pays-Bas, en Équateur, on plante des arbres pour régénérer la terre, pour développer des frontières naturelles, contre la prédation des Hommes. Plus proche de chez nous, dans la région du Bugey, le photoreporter Serge Sibert a voulu montrer le quotidien de plusieurs familles de paysans : ils perpétuent et modernisent une agriculture à échelle humaine, à l’heure où la transmission de l’outil de travail est un enjeu crucial pour demain. Julie Bourges a arpenté notre département du Morbihan, terre de contes et de légendes : dans un monde imaginaire qui n’appartient qu’à elle, cette artiste rennaise a retrouvé les héritières des fées Morgane et Viviane, dans les mystérieuses forêts de Brocéliande ou les îlots du Golfe. Pour Lys Arango, notre sort nous appartient et il n’y a pas de fatalité : le Guatemala souffre d’une monoculture avec, pour corollaire, une malnutrition endémique ; mais la sagesse des anciens, celle d’une culture maya enfouie, peut permettre aux champs de refleurir. Ingmar Björn Nolting, enfin, réussit la prouesse de faire la synthèse en images des paradoxes qui traversent notre société : si le climat reste une préoccupation, nos modes de vie modernes bafouent les principes premiers d’une sauvegarde environnementale.

 

L’image dans tous ses états

La photographie a ce pouvoir de figer un instant donné. Mais Nicéphore Niépce ne comprendrait plus notre époque. On est passé du crayon à l’ordinateur portable, de l’argentique au tout numérique, et les nouvelles technologies peuvent se révéler un puissant moyen pour s’affranchir de la réalité, voire de la détourner. De nombreux photographes s’interrogent sur les limites de ce médium, et nous avons souhaité que La Gacilly soit le réceptacle de leurs questionnements. Lee Shulman, fondateur d’Anonymous Project, a créé l’une des plus importantes collections privées de photographies d’amateurs avec plus de 800 000 diapositives Kodachrome. Ces images racontent l’histoire de nos vies où se mêlent harmonieusement des souvenirs oubliés. Une nouvelle façon d’interpréter notre place dans le monde contemporain. Pour Jérôme Gence, nul besoin de dénoncer les excès des réseaux sociaux : ses images, implacables, racontent comment peu à peu nous nous détachons des autres individus, comment notre propre solitude nous enferme dans des univers virtuels au point de nouer des mariages avec des personnages fictifs. Enfin, le couple d’artistes Simon Brodbeck et Lucie de Barbuat casse les codes de la photographie traditionnelle en créant des œuvres issues d’un monde qui n’existe pas, en réécrivant aussi l’Histoire à partir de l’Intelligence Artificielle. Des récits étranges qui deviennent des « hallucinations ».

200 ans après son invention, la photographie, nous le constatons dans cette programmation, est devenue plus qu’un simple art visuel. C’est une façon de voir le monde, de ressentir des émotions, de raconter des histoires. Elle fige des moments qui, sinon, se perdraient dans l’oubli, créant un pont entre le passé et le présent. Elle permet aussi de mieux réfléchir sur notre avenir à tous.